Le syndrome de l’imposteur vous guette… Emploi Gestion de Carrière Par Marie-Pierre Noguès-Ledru – 01/09/2014

Assailli par les doutes, vous n’êtes jamais content de vous-même. Vos succès vous laissent un goût amer dans la bouche et vous pensez ne pas mériter ce...

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Assailli par les doutes, vous n’êtes jamais content de vous-même. Vos succès vous laissent un goût amer dans la bouche et vous pensez ne pas mériter ce que votre patronyme vous a donné. Attention, vous souffrez d’un mal qui n’est pas facile à soigner…

Vous avez l’impression de ne pas être à votre place ? Vous êtes persuadé de ne pas mériter vos succès ? Vous vivez en permanence avec un sentiment de duperie ? Vous estimez que votre réussite est due à la chance, à vos relations ou à des concours de circonstances indépendants de votre volonté ? Attention danger… Vous souffrez probablement du syndrome de l’imposteur.

Ce phénomène a été étudié pour la première fois en 1978 par deux professeures américaines de psychologie, Pauline Clance et Suzanne Imes, de l’université de Géorgie à Atlanta, chez 150 femmes ayant occupé des postes à haute responsabilité qui persistaient à penser que leur réussite était le fait du hasard. Des études ont depuis montré que ce mal touchait indifféremment les professionnels des deux sexes. Certains articles autour de ce sujet ont même été publiés dans de prestigieuses revues comme Science et Nature. Des experts estiment qu’entre 60 et 70 % des personnes ont souffert de ce syndrome durant leur carrière. Ces chiffres doivent toutefois être relativisés.

« Il est en effet tout à fait normal d’avoir par moment des doutes concernant sa légitimité, prévient Stéphane Deslauriers, le président de Centaurus, une société de conseil canadienne. Par contre si vous estimez que vous n’avez pas gagné que ce que avez obtenu et que vous étiez seulement au bon endroit au bon moment, vous souffrez probablement du syndrome de l’imposteur. Ce phénomène est en réalité la conséquence d’un manque d’estime de soi… »

 

Pourquoi les dirigeants d’entreprises familiales sont particulièrement vulnérables ?

Certains mythes ont la vie dure. « Les sociétés familiales ont souvent érigé autour de la personne qui a lancé l’activité un certain mythe du fondateur, constate Jean-Claude Delgènes, le directeur général de Technologia qui est spécialisé dans la prévention des risques professionnels. Cet imaginaire permet de créer un ciment autour de la culture d’entreprise mais il complique aussi la tâche des successeurs qui prennent la relève car il n’est pas simple s’assumer cette légitimité. » Bruno Lefebvre ne dit rien d’autre. « Les héritiers sont toujours soupçonnés d’incompétence, regrette ce psychologue qui a fondé le cabinet AlterAlliance. On les accuse sans cesse d’avoir été favorisés. » Cet héritage peut être encore plus lourd à porter dans les compagnies éponymes lorsque le successeur porte le même nom que la société qu’il dirige.

Les années ne font rien à l’affaire. Ce syndrome met souvent du temps à se déclarer. « Ce phénomène d’incompétence et d’imposture se développe fréquemment chez les membres de la troisième génération qui sont nés avec une cuillère dorée dans la bouche car ils ont l’impression d’hériter d’une situation dont ils n’ont pas forcément les codes, analyse Olivier Torrès, le président de l’Observatoire de la santé des dirigeants de PME (Amarok). Le dicton dit : le premier aux commandes de la société familiale est un aigle, le second un faucon et le troisième un vrai con. Cet adage ne correspond pas toujours à la réalité mais il montre que le passage à la troisième génération représente un véritable cap à franchir. »

D’une génération à l’autre… Le syndrome de l’imposteur n’est pas une « mode » qui passe au fil du temps. Bien au contraire. « Tout le monde peut en souffrir, prévient Stéphane Deslauriers. Il peut se déclarer chez les X qui souffrent de la place trop grande prise par leurs parents que l’on appelle les Boomers. Les Y, qui n’ont eu que des victoires dans leur vie, peuvent tomber de haut lorsqu’ils doivent affronter leurs premiers échecs. Et les Millennials peuvent tout plaquer à la moindre occasion. Ce syndrome n’est donc aucunement générationnel. » Le risque de « propagation » de ce « mal » est même réel si l’on en croît certains experts. « Dans le passé, les successeurs avaient conscience de détenir un patrimoine qu’ils devaient céder à la génération suivante. Le ciment de la loyauté leur permettait de passer certaines crises. Les Millennials sont, eux, nettement moins attachés à ces valeurs et ils n’hésiteront pas à tout lâcher pour faire le tour du monde lorsqu’ils ressentiront les premiers symptômes du syndrome de l’imposteur. »

  

Les symptômes à prendre en compte

A la maison… Miroir, mon beau miroir. Les dirigeants ont souvent tellement la tête dans le guidon qu’ils ne prennent pas le temps de s’arrêter quelques minutes pour constater s’ils vont bien ou non. « Il faut parfois se méfier un peu de soi-même, conseille Jean-Claude Delgènes. Il est bon de prendre du recul et de se mettre en position d’hélicoptère pour voir les choses d’en haut. » L’introspection peut avoir du bon. « Beaucoup de successeurs ne se posent pas de questions et se déconnectent peu à peu de leur entourage à force de travail, regrette Bruno Lefebvre. Ils deviennent ainsi, sans même s’en rendre compte, des enfants gâtés. D’autres tombent dans l’écueil inverse en estimant qu’ils doivent sans cesse prouver qu’ils ne sont pas à leur poste juste en raison de leur patronyme. Douter n’est pas un souci mais douter de trop oui. Si vous n’êtes jamais content quoi que vous fassiez, vous allez avoir le sentiment de devoir remplir les tonneaux des Danaïdes. Certains dirigeants pensent que le doute leur permet de progresser mais ce constat est vrai uniquement si vous êtes satisfait des progrès que vous avez réalisés. Si vos doutes vous permettent d’avoir des succès qui ne vous satisfont jamais assez, vous souffrez du syndrome de l’imposteur. » Ce sentiment de malaise constant peut, au fil des mois ou des années, s’aggraver pour déclencher de véritables psychoses. « Votre anxiété peut se transformer en dépression et virer à la schizophrénie, avertit Olivier Torrès. Vous pouvez avoir l’impression de jouer un double jeu. Dans votre entreprise, vous montrez votre visage de dirigeant et le soir à votre domicile vous déprimez car vous savez que la personne que vous incarnez la journée n’est pas celle que vous êtes réellement. Un sentiment d’imposture se créé peu à peu… » Le risque d’atteindre un point de non-retour est alors très grand. « Le président d’une entreprise familiale japonaise très ancienne spécialisée dans la pâtisserie s’est donné la mort aux alentours de 60 ans après avoir laissé un message dans lequel il expliquait qu’il avait raté sa vie, se remémore le président de l’Amarok. Il affirmait qu’il avait toujours voulu être un artiste et qu’il avait gâché 40 années de son existence à fabriquer des biscuits. De nombreux successeurs ont le sentiment de suivre un destin qui a été tracé pour eux et cela peut être pesant surtout dans un pays comme le Japon où la longévité d’une société est un symbole de réussite. Les héritiers n’osent pas alors rompre cette tradition en allant travailler ailleurs. »

Au travail… A force de tout vouloir bien faire, on en fait toujours trop… Les dirigeants qui doutent d’eux-mêmes tentent de surcompenser en surjouant leur rôle de patron auprès de leurs salariés. Jamais satisfaits du travail de leurs collaborateurs, « ils communiquent leur stress et leur insatisfaction à leur personnel », regrette Bruno Lefebvre, le fondateur d’AlterAlliance. L’ambiance dans l’entreprise devient alors tendue pour ne pas dire invivable. Certains cadres et ouvriers peuvent choisir de démissionner. A terme, le PDG risque de tout plaquer. « La pression continue de monter si on ne fait rien pour lui permettre de retomber, note Stéphane Deslauriers. Aux alentours de la crise de la quarantaine, on voir alors des dirigeants craquer et tout laisser tomber, leur job et leur famille. Au Québec, on dit que les fils se touchent et à partir de ce moment, plus rien ne tient. »

 

Les remèdes qui permettent d’aller mieux

A la maison… « La première chose à faire est de faire un travail sur soi, préconise le président de Centaurus. L’introspection et la méditation peuvent parfois vous permettre de voir la réalité en face. » Il est ainsi important de se focaliser sur ses forces, ses qualités et ses compétences afin de se percevoir de façon plus positive. Se fixer des objectifs réalistes, précis et atteignables est une autre manière de se remonter le moral. Prendre conscience de son rôle dans l’équilibre du groupe patrimonial peut avoir des vertus « thérapeutiques ». « Un successeur peut représenter un ferment de stabilité pour son entreprise, confirme Jean-Claude Delgènes. Il incarne une promesse de sécurité. Martin Bouygues a beaucoup joué là-dessus quand il a expliqué à son personnel qu’il souhaitait maintenir les mêmes valeurs que son père lorsqu’il lui a succédé. » Si le travail sur soi ne suffit pas, la seconde option est de se confier à ses proches. « N’hésitez pas à parler à vos parents ou à vos enfants, ajoute Stéphane Deslauriers. Il ne faut pas que son malaise se transforme en tabou. On peut atteindre d’excellents résultats lors d’un repas de famille arrosé par une bonne bouteille de vin. Si ces échanges n’ont pas résolu vos problèmes, vous aurez alors besoin de vous faire aider par des professionnels. Il peut s’agir de psychologues ou de coaches. Peu importe… L’important est de parler… »

Quitter le cocon familial qui peut paraître parfois étouffant est une autre manière de retrouver une meilleure estime de soi. De plus en plus de sociétés familiales encouragent ainsi voire même obligent les NextGen à travailler plusieurs années pour une autre compagnie avant de rejoindre le « clan ». Lancer une nouvelle activité au sein du groupe patrimonial est une autre option à envisager. Martin Bouygues notamment a suivi ce chemin en se diversifiant dans les télécoms. « Il est bon de donner du poil à gratter à un jeune pour qu’il apprenne à se débrouiller tout seul, pense Pierrette Desrosiers, psychologue du travail. Confiez-lui un produit à lancer, un marché à pénétrer, un secteur à développer… Donnez-lui les coudées franches et l’opportunité de faire quelque chose sans l’aide de personne. » Les NextGen « ont besoin d’un os à ronger, renchérit Romain Chevillard du cabinet d’audit et de conseil Deloitte. Alors donnez-leur un projet avec des objectifs à remplir. » Et puis, il n’y a pas que le « boulot » dans la vie…

« Le meilleur moyen de lutter contre l’apparition du syndrome de l’imposteur est d’avoir d’autres sources d’intérêt que le travail dans son existence, tranche Bruno Lefebvre. Il ne faut pas mettre toute son estime de soi dans sa vie professionnelle. »

Au travail…La charge est moins lourde lorsqu’on la partage. Les dirigeants qui souhaitent ne plus souffrir de ce syndrome doivent prendre des mesures concernant la gouvernance de leur compagnie. S’entourer de cadres compétents et leur confier de véritables responsabilités sans être constamment sur leur dos à vérifier leurs moindres faits et gestes permettent d’alléger sa charge de travail. Ouvrir son capital à des partenaires peut aussi donner un coup de pouce précieux à un patron proche du « burn-out ». Moins stressé, un PDG aura plus de temps pour prendre du recul ce qui l’empêchera de s’enfoncer dans la dépression. Au travail, un dirigeant doit faire attention de ne pas être excessivement exigeant envers lui-même et vis à vis de ses collaborateurs. Définir des objectifs pour les semaines, les mois voire même les années à venir est primordial mais ces « targets » doivent être précises et réalistes. Il est aussi très important de prendre un temps d’arrêt et de se féliciter lorsqu’un but défini à l’avance a été atteint. En vouloir toujours plus sans jamais profiter du moment présent est une course folle qui peut déclencher un syndrome de l’imposteur.

 

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